Le retrait des forces occidentales du Sahel a redessiné en moins de trois ans le paysage sécuritaire d'une région stratégique. Compagnies militaires privées russes, alliance régionale autonomiste, partenariats avec la Turquie et l'Iran : les opérateurs économiques évoluent désormais dans un environnement dont les règles du jeu ont changé. Cette analyse fait le point sur les dynamiques en cours et leurs implications opérationnelles concrètes.

Le calendrier du retrait occidental et ses conséquences immédiates

La séquence est connue mais ses effets cumulés méritent d'être rappelés. La France a achevé son retrait du Mali en août 2022, puis du Niger en décembre 2023. La mission de maintien de la paix des Nations Unies (MINUSMA) a quitté le Mali fin 2023. Le Burkina Faso a demandé le départ des forces françaises début 2023. Les troupes américaines, dont environ 1 000 militaires et une base de drones de 100 millions de dollars stationnés au Niger, ont achevé leur retrait à la mi-septembre 2024.

Dans chacun de ces cas, les juntes militaires arrivées au pouvoir ont justifié ces décisions par l'échec relatif des partenariats sécuritaires occidentaux à contenir la menace djihadiste. Quel que soit le jugement porté sur cette appréciation, le résultat opérationnel est sans ambiguïté : un vide sécuritaire que plusieurs acteurs s'empressent désormais de combler.

L'Alliance des États du Sahel : émergence d'un bloc autonomiste

Le 16 septembre 2023, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont annoncé la création de l'Alliance des États du Sahel (AES), initialement conçue comme un pacte de défense mutuelle. L'alliance constitue une rupture délibérée avec les architectures sécuritaires régionales soutenues par l'Occident.

En janvier 2025, les trois pays ont formellement quitté la CEDEAO, accusant le bloc régional ouest-africain d'avoir « perdu son chemin » et de servir d'instruments à des puissances étrangères. En décembre 2025, ils ont franchi une étape décisive en créant une Force Unifiée (FU-AES) d'environ 5 000 soldats, présentée comme l'instrument militaire commun pour lutter contre le terrorisme et sécuriser les frontières.

La déclaration du général Omar Tchiani, dirigeant le gouvernement militaire du Niger, lors du sommet de création de la FU-AES, traduit la posture politique : « L'AES a mis fin à toutes les forces d'occupation sur nos territoires. Aucune nation ou groupe d'intérêts ne dictera plus ses conditions à nos pays. »

Cette ligne politique s'accompagne de transformations structurelles : monnaie commune en projet, passeport AES en circulation depuis 2025, rapprochements diplomatiques avec la Russie, l'Iran et la Turquie, et marginalisation des coopérations européennes traditionnelles.

Le rôle des compagnies militaires russes : du Groupe Wagner au Corps Afrique

Au cœur de la stratégie russe au Sahel se trouve le déploiement de compagnies militaires quasi-privées opérant comme bras armé de l'influence russe. Le modèle Wagner promettait une assistance sécuritaire inconditionnelle protégeant les élites militaires de l'opposition intérieure et de la pression internationale, en échange d'accès aux ressources naturelles et d'alignement diplomatique.

Selon les éléments rendus publics sur le contrat malien, Bamako versait environ 10 millions de dollars par mois pour maintenir 1 000 membres des troupes Wagner et leurs opérations. Loin d'atténuer la violence, les opérations Wagner ont souvent intensifié les dynamiques conflictuelles, exacerbant les violations des droits humains et fragilisant la gouvernance locale, comme l'ont documenté plusieurs rapports d'organisations internationales.

Suite à la mort de Evgueni Prigojine en août 2023 et à la dissolution opérationnelle de Wagner, le Corps Afrique nouvellement formé par le ministère russe de la Défense a repris ces missions. La différence est notable : là où Wagner conservait une apparence d'autonomie, le Corps Afrique est explicitement intégré à l'appareil d'État russe, sous supervision directe du GRU (renseignement militaire russe). Les implications pour les entreprises occidentales sont importantes : tout incident impliquant le Corps Afrique relève désormais d'une exposition souveraine et non plus mercenaire.

Implications concrètes pour les entreprises présentes ou exposées

L'environnement sécuritaire fragmenté du Sahel crée des défis qui dépassent la simple gestion du risque physique. Les attaques djihadistes ont atteint des niveaux records deux ans après le départ des forces occidentales, la Province de l'État Islamique au Sahel (ISSP) et le Groupe de soutien à l'Islam et aux Musulmans (JNIM) étant les plus actifs. Pour les opérateurs économiques, cinq considérations stratégiques s'imposent.

1. Recomposition complète des partenariats locaux. Les relations avec les autorités sont désormais médiées par de nouveaux acteurs étrangers — russes, turcs, iraniens — dont les intérêts divergent souvent radicalement de ceux des partenaires occidentaux traditionnels. Une cartographie actualisée des allégeances locales devient indispensable avant toute négociation.

2. Volatilité opérationnelle accrue. L'absence de mécanismes de sécurité éprouvés implique que les situations peuvent se détériorer en quelques heures. Les plans d'urgence et capacités d'évacuation conçus avant 2022 sont en grande majorité obsolètes et doivent être intégralement reconstruits.

3. Obsolescence des bases de données standard. Les outils de risk intelligence commerciaux peinent à refléter une réalité dont les configurations changent plus vite que les cycles de mise à jour. L'intelligence humaine de terrain, avec sources locales fiables et triangulées, redevient le seul mode de connaissance opérationnellement utile.

4. Concentration des risques sur certains secteurs. Les industries extractives — or, uranium, lithium, cobalt — et les opérateurs d'infrastructures critiques font face à des risques exceptionnels. Ces actifs sont prioritairement ciblés par les groupes djihadistes pour le financement, et par les nouveaux acteurs sécuritaires étatiques pour le contrôle stratégique.

5. Exposition aux sanctions secondaires. La présence du Corps Afrique sur certains sites crée une exposition réelle aux régimes de sanctions OFAC et UE. Une diligence approfondie sur la composition exacte du dispositif sécuritaire de toute opération est désormais indispensable pour prévenir une contamination fortuite.

Ce qui ne reviendra pas

Il n'existe à ce stade aucune voie crédible de restauration de l'architecture sécuritaire antérieure. Les pays occidentaux ont réorienté leur attention vers les États côtiers du golfe de Guinée (Côte d'Ivoire, Ghana, Bénin, Togo), dont la sécurisation devient la nouvelle priorité partagée. Les juntes sahéliennes, de leur côté, approfondissent leurs liens avec la Russie, mais aussi avec l'Iran (qui a signé plusieurs accords de coopération sécuritaire avec Bamako en 2025) et la Turquie (drones Bayraktar et formation militaire).

Les groupes djihadistes exploitent ce vide. L'échec relatif des nouveaux partenariats à contenir la menace terroriste — malgré les promesses initiales — suggère que l'instabilité persistera à moyen terme. Pour les entreprises, le calcul risque-rendement a fondamentalement changé. La région demeure porteuse d'opportunités économiques significatives, en particulier dans les minerais stratégiques de la transition énergétique. Mais l'accès à ces opportunités exige désormais des partenaires de conseil et de sécurité capables de naviguer un environnement où les anciens repères ont disparu.

Recommandations pour les opérateurs économiques

Sept actions pour adapter sa posture sahélienne au paysage de 2026 :

  1. Reconstruire l'évaluation de risque pays sur la base de sources de terrain actualisées en continu, et non sur les bases de données commerciales standard.
  2. Cartographier les nouveaux acteurs sécuritaires présents sur chaque site d'opération, avec identification précise des structures de commandement et des chaînes contractuelles.
  3. Refondre intégralement les plans d'urgence et d'évacuation, en tenant compte de la fermeture progressive des couloirs aériens et terrestres traditionnels.
  4. Auditer les partenaires locaux au regard des nouvelles allégeances politiques et des risques de sanctions secondaires.
  5. Mettre en place une veille intelligence dédiée, avec des cycles de mise à jour adaptés à la vitesse d'évolution des configurations locales.
  6. Renforcer la formation des équipes expatriées et locales aux nouvelles signatures de menace, notamment cyber et insider threat.
  7. Évaluer l'opportunité d'un repositionnement géographique vers les États côtiers de la région CEDEAO, en arbitrant entre exposition au risque et accès aux ressources stratégiques.

Foire aux questions

Quels pays composent l'Alliance des États du Sahel (AES) ? L'AES regroupe le Burkina Faso, le Mali et le Niger, trois pays dirigés par des juntes militaires arrivées au pouvoir par des coups d'État entre 2020 et 2023. Créée en septembre 2023, l'alliance a quitté formellement la CEDEAO en janvier 2025.

Quel acteur russe a remplacé le Groupe Wagner au Sahel ? Suite à la quasi-dissolution de Wagner en 2023, le Corps Afrique, placé sous la supervision directe du ministère russe de la Défense, a repris ses missions au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

Pourquoi les bases de données standard de risques pays sont-elles insuffisantes pour le Sahel ? Les bases de données commerciales reposent sur des sources publiques avec un délai de mise à jour de plusieurs semaines à plusieurs mois. Dans un environnement où les configurations sécuritaires changent en quelques jours et où les acteurs informels jouent un rôle déterminant, seule l'intelligence humaine de terrain permet une lecture opérationnellement fiable.

Les entreprises occidentales doivent-elles se retirer du Sahel ? Pas systématiquement. La décision dépend du secteur, de l'exposition opérationnelle, du profil des partenaires locaux et des assurances disponibles. Une évaluation au cas par cas, fondée sur une cartographie précise des risques réels et non perçus, permet souvent de maintenir une activité avec des dispositifs de sécurité repensés.

Quels secteurs d'activité sont les plus exposés au Sahel ? Les industries extractives (or, uranium, lithium), les opérateurs d'infrastructures critiques (énergie, télécoms, transport), et les ONG travaillant en zones reculées concentrent les risques les plus élevés.

Comment évaluer la fiabilité d'un partenaire local au Sahel en 2026 ? Une due diligence terrain combinant vérifications administratives, intelligence humaine sur le réseau du partenaire, analyse des liens politiques et militaires, et cartographie des conflits d'intérêts potentiels avec les nouveaux acteurs étrangers présents dans le pays.


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À propos de l'auteur : Alexandre Benalla est fondateur de COMYA Group, cabinet suisse de conseil en sécurité, intelligence stratégique et gestion de crise. Il intervient depuis plus d'une décennie sur les théâtres complexes africains, européens et moyen-orientaux.